Travail, Nation : le sarkozysme est-il un dangereux marxisme ?

Publié le par Didier

Lu dans l'Huma du pur plaisir !

Par Jean-Claude Delaunay, économiste

C’est le cabinet de Jean-Pierre Raffarin, me semble-t-il, qui fut à l’origine du thème de la valeur travail. Quoi qu’il en soit, l’usage qui en a été fait par l’actuel président pendant sa campagne mérite attention : Serait-on en présence d’un dangereux marxiste ?

Le terme de valeur travail appartient en effet au vocabulaire de l’économie radicale. Il sert à caractériser la théorie ricardienne de la valeur des marchandises, et, par extension, l’habitude a été prise de caractériser celle de Marx de la même façon. Ce n’est pas scientifique, mais on ne va pas chipoter. En très très gros, selon cette théorie, une marchandise vaut tant parce qu’elle a nécessité tant de temps de travail. Muni de cette précision, comment décrypter le message sarkozyen ? 
Pour répondre à cette question, j’introduis deux notions :
1) la masse de la plus-value, que j’appelle M. C’est la quantité globale de travail que s’approprient les capitalistes d’une société donnée. 
2) le taux de la plus-value. C’est le rendement en plus-value de la dépense effectuée par les capitalistes pour faire travailler les salariés.

Ces deux notions permettent de formuler l’un des problèmes du capitalisme actuel. D’un côté, les entrepreneurs agissent sur le taux individuel de plus-value. Ils augmentent autant qu’il est possible le rendement de chacune et de chacun, tout en réduisant la main-d’oeuvre. D’un autre côté, le profit du système est défini globalement. C’est la masse de la plus-value qui compte, celle fournie par tous les travailleurs, et non le taux de plus-value individuel. Par conséquent, le taux individuel de plus-value peut être mirobolant, il n’empêche que, si très peu de personnes travaillent, la masse de plus-value engendrée par ces travailleurs très exploités mais peu nombreux sera faible.

Essayons une formule.
La masse totale de plus-value M (pendant l’année, mesurée en heures) peut être considérée comme égale à 
1) la quantité horaire de plus-value m produite par chaque travailleur, 
2) que multiplie la quantité individuelle de travail h (en heures) pendant l’année,
3) que multiplie le nombre moyen total de travailleurs dans l’année. Soit : M. = m. h. N. Admettons que m ne puisse plus être augmenté (l’exploitation horaire individuelle a atteint ses limites). La classe capitaliste ne peut alors augmenter M. qu’en augmentant h et N. Agir à la hausse sur h, c’est faire que le temps individuel de travail augmente. Agir à la hausse sur N, cela s’obtient notamment en reculant l’âge de la retraite. Le but de l’opération (augmentation de la masse de plus-value) est d’augmenter la masse des profits pour améliorer la rentabilité globale du capital.

Oui, mais les heures supplémentaires coûtent plus cher. Cela ne va-t-il pas réduire le taux individuel de la plus-value ? C’est vrai. C’est pourquoi le président, dans sa grande sagesse, a décidé que les heures supplémentaires seraient exonérées de charges sociales. L’augmentation de la masse de plus-value (et donc du taux de profit) se ferait alors, toutes choses égales par ailleurs, à un taux individuel de plus-value à peu près constant. Est-ce jouable ? El presidente serait-il un win-win marxiste, comme on dit rue de Solférino ? Pour essayer de répondre à cette angoissante question, forçons le trait et demandons-nous quelles sont les conditions macroéconomiques de réussite du principe microéconomique sarkozyen (plus de travail égale plus de gain) s’il fonctionne à grande échelle.

On fait tout d’abord appel à Keynes. Le président, avec sa valeur travail, s’intéresse à ce qu’on appelle l’offre globale. Mais les entreprises produiront-elles si les marchés font défaut, si la demande globale est insuffisante ? Un certain nombre de salariés se sont déjà posé la question. Elle mérite d’autant plus d’être soulevée que la perspective est celle de la réduction de la dépense budgétaire. Sa contraction va évidemment peser à la baisse sur la demande globale et donc sur la croissance de l’économie française. Quant à la consommation des ménages induite par le supplément salarial escompté, son effet intérieur sera minime pour diverses raisons (fuites d’importations, notamment).

Il faut donc élargir le raisonnement. Nul n’ignore en effet qu’il n’y a pas de production sans consommation. Pour que le pari annoncé par le president soit tenu, il faut que l’offre globale trouve les moyens de son écoulement. Or il n’existe pas cinquante possibilités. Si la consommation des ménages représente un faible soutien, si la demande de l’État fait défaut, celle des pays étrangers doit prendre la relève, l’investissement des entreprises en capital fixe étant plutôt défaillant. Voici donc le secret : exporter plus, à la chinoise ou à l’allemande. En termes rénovés, on dit que cette politique est celle de l’export-led growth (la croissance par l’exportation). Le slogan complet de la campagne du président sur la valeur travail serait donc le suivant : « Travailler plus, pour gagner plus, en exportant davantage. » Très rapidement, selon nous, pour que cette orientation soit viable sur le plan macroéconomique, et dans l’hypothèse où elle fonctionnerait, les travailleurs salariés devraient être invités à se sacrifier sur l’autel de l’exportation (flexibilité accrue, temps de travail allongé) pour qu’il leur soit permis de dégager de nouveaux gains à titre individuel.

Toutefois, comme on l’a montré ci-dessus, l’invitation au travail individuel supplémentaire et flexible vise surtout à augmenter la masse des profits. Le thème de la valeur travail pourrait donc être interprété comme la dimension idéologique de la lutte engagée par la fraction mondialisée du capitalisme résidant en France pour résister à ses concurrents sur le terrain du marché mondial et de la production mondiale. Dans ce contexte, le thème de la valeur travail s’emboîterait parfaitement avec celui, tout aussi idéologique, de la valeur nation. Il s’agirait, pour les « Beati Possidentes » et leurs mercenaires, d’enrôler derrière eux le maximum de la troupe laborieuse, de façon à lutter dans l’arène mondiale, prolétaires en avant et bannière au vent, utilisant le drapeau de ce pays et son État, à plein régime présidentiel.

Publié dans Poisson soluble

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